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Des Camerounais victimes de non-gouvernance

Soumis par jadecameroun le mer, 31/05/2006 - 01:00

L'État camerounais finira-t-il par intégrer dans le corps de ses fonctionnaires, sans conditions comme l'avait prescrit le Premier ministre, les 1 700 instituteurs vacataires figurant sur une liste publiée en début d'année par le gouvernement ? Benjamin Amama, le ministre de la Fonction publique, refuse en effet d'appliquer intégralement cette décision, arguant que certains des candidats à l'intégration ont plus de 35 ans, âge limite d'entrée dans la Fonction publique. Ce à quoi, Djombe Kwame, instituteur en cours d'intégration, rétorque que "les maîtres en question ont dépassé cet âge alors qu'ils étaient déjà en fonction comme vacataires".


Abandonnant leurs salles de classe, la plupart de ces enseignants viennent régulièrement de tout le pays à Yaoundé pour exprimer leurs revendications. Après avoir saisi en vain le président de la République, ne sachant plus à quel saint se vouer et à la suite de la promesse du Premier ministre Ephraim Inoni de créer une commission interministérielle sur la question, ils ont suspendu le 22 mai dernier la grève des cours entamée une semaine plus tôt.


 


Cacophonie


Comme eux, de nombreux Camerounais sont aujourd'hui victimes du manque de cohérence au sein de l'équipe gouvernementale. Ainsi, les 345 nouveaux étudiants de l'École nationale d'administration et de magistrature (Enam) de Yaoundé ne savent toujours pas s'ils pourront ou non continuer leurs études commencées il y a plusieurs mois. Les résultats du concours d'entrée, publiés en janvier dernier par le directeur de l'école avec l'aval du Premier ministre, ont été annulés en février par décision du ministre de la Fonction publique qui assure la tutelle de l'Enam. Sommé par Ephraim Inoni de revenir sur sa décision, il campe sur ses positions.


Même cacophonie entre ce même ministre et celui de l'Économie et des finances, Polycarpe Abah Abah. Le premier, dans un communiqué, a convoqué les agents publics ayant de gros revenus à venir les justifier alors que le second riposte en s'étonnant de ne pas avoir été associé à cette décision. Autre exemple : l'examen du projet de loi sur la presse, en avril dernier, a donné lieu à un véritable imbroglio juridico politique, trois ministères se rejetant la responsabilité de ce texte finalement retiré au bout de 48 heures.


Dans son message à la nation, le 31 décembre 2005, le président Paul Biya avait déjà déploré les conflits de compétences qui paralysent le travail gouvernemental. Sans plus !


 


Doubles commandes


Mathias Erice Nguini Owona, enseignant de sciences politiques à l'Université de Yaoundé, voit dans ce désordre une remise en cause du pouvoir du Premier ministre. Selon lui, certains ministres entretiennent des liens, avec "l'administration présidentielle constituée du secrétariat général de la présidence et du cabinet civil du chef de l'État, deux structures qui jouent aussi un rôle important dans la coordination gouvernementale". Forts de ces liens, des ministres passent outre les avis du Premier ministre et font valider directement leurs actions et projets par ces deux structures.


"Paul Biya ne maîtrise plus rien. Il a vieilli ; il est fatigué et souvent absent. Il ne bouge que quand son propre pouvoir est attaqué ou quand les institutions financières internationales lui cognent dessus", commente un politologue de l'Université de Douala, sous anonymat. "Chaque responsable considère sa charge administrative comme un royaume où il peut exercer le pouvoir sans avoir de compte à rendre à personne", explique le Pr. Hubert Mono Ndjana, enseignant de philosophie politique à l'Université de Yaoundé. D'autres politologues attribuent ce désordre au fait que Paul Biya rencontre très rarement ses ministres et n'a donc guère d'occasions pour régler d'éventuels conflits d'autorité. D'autant que les Conseils des ministres sont très rares : à peine un par an !


Cette cacophonie au sommet de l'État inquiète les citoyens comme en témoigne les propos de Yaï Boniface, instituteur à Douala :"Quand ils commencent à se disputer là-haut, on ne sait pas quel message ils nous envoient, surtout qu'on ne voit pas le président intervenir pour faire taire définitivement les querelles." "Aujourd'hui, vous pouvez être propriétaire d'un bien et être déchu demain à la suite d'une bataille gouvernementale, témoigne Me Jonas Ngadang, avocat à Douala. On vit désormais comme dans une jungle et ça nous fait peur pour l'avenir." Une situation d'autant plus inquiétante que l'actuel président, aujourd'hui âgé de 73 ans, a été élu en 2004 pour sept ans.


 


François-Xavier Eya et Alexandre T. Djimeli

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