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Des militaires abattent un élève de Nkongsamba

Soumis par jadecameroun le mar, 16/08/2011 - 00:00

Une patrouille du régiment d'artillerie sol-sol de Nkongsamba a tiré et tué Stéphane Ewane, un élève de 22 ans, le 29 juillet dernier. En violation flagrante de la présomption d'innocence.

Elève au Lycée bilingue de Nkongsamba, Stéphane Ewane n’est plus de ce monde. Il a été abattu le vendredi 29 juillet par des militaires. En face de la porte d'entrée du domicile familial au quartier 10, un grand portrait de la victime a été retourné en signe de deuil, comme pour le détourner du regard des visiteurs.

Assis sur un banc, Gabriel Ebenga Essondjo, le grand frère de la victime, est très en colère contre les militaires, qu'il accuse d'avoir tiré à bout portant sur un suspect sans défense. "Avec des amis, mon petit frère rentrait d'une soirée en moto vers 4h. Une voiture qui avait à son bord des militaires est venue leur barrer la route et les a renversés. Les autres gars ont fui. Étonné, le petit s'est arrêté et s'est agenouillé. Il les a supplié de ne pas tirer. Mais un militaire a placé l'arme au niveau de la clavicule et a tiré", explique-t-il avec amertume, se référant à une version des faits que lui ont rapporté les fuyards.

Témoin de la scène, Serges Nana, un jeune homme qui habite à moins de dix mètres du lieu du crime, n'a rien oublié: "Tout juste après leur forfait, les militaires ont tiré la dépouille de Stéphane vers le centre de la route, puis ils ont ameuté les populations pour leur dire qu'ils viennent de tuer un braqueur". Plus chanceux, ajoute-t-il, le conducteur de la moto, également arrêté, a seulement été bastonné. Ensuite, il a été conduit à la Brigade territoriale de Nkongsamba. "Dans la même journée, Bertrand Nana, un autre fuyard, a été appréhendé et placé en garde à vue", confie l'un de ses proches.

Maîtriser et non tuer

Les yeux rougis et la main posée sur la joue, Louise Ebong, la mère du défunt est inconsolable. La vieille dame clame l'innocence de son fils. "Mon fils n'était pas un braqueur. Il était élève en classe de Terminale D au Lycée Bilingue de Nkongsamba", affirme-t-elle. Ariel Njiki, un camarade de classe de la victime, garde le souvenir d'un garçon studieux: "Nous avons préparé ensemble les examens de fin d'année. On a travaillé ensemble en Mathématiques et en Physique-Chimie".

Contactés, les responsables du régiment d'artillerie sol-sol (Rass) de Nkongsamba ont refusé de donner leur version des faits. "Les enquêtes se poursuivent", s’est contenté de répondre un officier.

En attendant les résultats des investigations, la famille de Stéphane n'a pas encore fait son deuil. "Le corps est retenu à la morgue par les militaires pour les enquêtes", explique Gabriel Ebenga Essondjo. Quant aux autres suspects, ils sont toujours en garde à vue, plus d'une dizaine de jours après leur arrestation. Le délai de garde à vue qui, d'après le code de procédure pénale, est de 48h pouvant être renouvelé une fois, a été largement dépassé.

Chargé de programmes à l’Action chrétienne contre l'abolition de la torture (Acat Cameroun), Armand Matna condamne les patrouilles de militaires armés à Nkongsamba. Une prérogative qui revient de droit à la gendarmerie et à la police. "L'armée ne doit intervenir qu'en dernier recours, lorsque la police et la gendarmerie sont débordées. Ce qui n'est pas le cas dans cette ville", explique Armand Matna.

Il dénonce une violation de la convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ratifiée par le Cameroun le 19 décembre 1986. "La loi camerounaise et les traités internationaux n'autorisent pas l'élimination d'un être humain. Le suspect aurait dû être appréhendé et mis à la disposition de la justice", relève-t-il. A l’en croire, même en cas de légitime défense, les militaires auraient dû tirer non pas dans l'intention de tuer, mais pour maîtriser les fuyards. "Il fallait viser les zones moins sensibles comme les jambes ou les bras pour freiner la course des suspects", ajoute t-il.

En finir avec l’impunité des militaires

Cette position est également partagée par Me Ashu Agbor, un avocat. "Avant toutes choses, explique-t-il, les militaires auraient dû effectuer des tirs de sommation. Si les présumés braqueurs continuaient de fuir, il fallait tirer pour les paralyser". L'homme de droit dénonce une violation de la présomption d'innocence. "Une vie humaine a été ôtée sans l'autorisation de la justice", appuie-t-il. Par conséquent, pour l'avocat, il s'agit clairement d'un assassinat qui doit être puni par la justice. "Les soldats responsables de la mort de Stéphane Ewane doivent répondre de leur acte devant un tribunal militaire", recommande-t-il.

Par le passé, dans le cadre de la lutte contre l'impunité, des poursuites judicaires ont déjà été engagées contre des éléments des forces de défense et sécurité camerounaises. Depuis 2005, plus d'une centaine de ces agents de la répression impliqués dans des affaires relatives aux meurtres, coups mortels, blessures, tortures, arrestations et séquestrations, ont été condamnés à des peines d'emprisonnement par des instances judiciaires ou à des sanctions administratives, relève un rapport national présenté par l'État du Cameroun au Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies à Genève, en février 2009.

Anne Matho (JADE)
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